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Pierre Janet Père du micro traumatisme ? par Corinne Van Loey

Pour les spécialistes du trauma, identifier les événements traumatiques, les répertorier et les mettre en relation avec les symptômes exprimés par le patient, s’avère souvent simple voire évident.

L’impact traumatique, quel qu’en soit la nature, survient dans la vie du sujet à un moment de son histoire, sur un terrain sain ou déjà meurtri, parfois de façon répétitive.

Aussi chacun sait, que face au traumatisme, comme c’est toujours le cas lorsqu’il s’agit d’humain, il n’y a pas d’égalité. Aussi un « grand traumatisme » peut avoir des conséquences moins importantes qu’un « petit traumatisme » passé inaperçu tant il semble insignifiant et négligeable.

C’est là, que se situe la difficulté d’identification. Pourtant ce ou ces micro traumatismes sont souvent, au même titre que les autres, facteurs victimisants ou traumatogènes voire à l’origine de pathologies physiques et psychologiques.

C’est donc la question du micro traumatisme qui, à mon point, de vue est trop souvent négligé, que nous souhaitons aborder ici. Nous tenterons d’abord de le définir, pour ensuite nous interroger sur la meilleure façon de l’identifier, pour enfin envisager sa prise en compte et son traitement. Mais, d’abord qu’est-ce qu’un micro traumatisme ?

Le plus souvent, c’est un événement de vie perçu par le plus grand nombre comme banal, insignifiant, sans conséquence, facilement rangé dans la catégorie des anecdotes ou des incidents.

En revanche, pour celui qui est concerné, impliqué, témoin ou acteur de l’ événement, il est perçu, identifié et répertorié important et marquant, en dépit de sa banalité.

Ce peut être une parole, un geste, une pensée, un ressenti, une perception. Le souvenir est présent comme si c’était hier et ce, même après de longues années. La relation des faits est précise : mots, odeurs, climat, lieu, contexte, personnes présentes…

Le simple fait de l’évoquer, ou quelque chose qui le rappel génère fréquemment, chez celui qui l’a vécu des sensations physiques, un sentiment de flash back, une perception aigue – comme si – et parfois une émotion vive accompagnée de larmes ou de pleurs.

C’est un passé qui est et reste présent, un passé qui n’est pas à sa place. Dans toute sa banalité ou sa banalisation, ce souvenir « micro traumatique » peut être à l’origine ou contribuer à une dépréciation du moi, générer des troubles du sommeil, des phobies, des comportements d’évitements, des somatisations diverses…symptômes répertoriés par le DSM IV au sujet du PTSD. On pourrait donc parler de mini PTSD ou micro traumatisme.

Plus que l’événement micro traumatique en lui-même c’est la minimisation qui en est faite qui empêche sa prise en compte.

Comme souvent dans les événements traumatiques cette sensation « d’arrêt sur image », de sidération, de blocage, d’effroi même, se produit a l’insu de la victime. C’est un peu comme si, pour celui qui vit la situation, la vie s’arrête. Comme la vie se poursuit inexorablement, il se perçoit, se sent en dehors, en retrait, sur la rive sur le quai, spectateur.

Lorsque l’on permet au patient de parler de ses micro traumatismes, on perçoit bien que quelque chose de cet ordre s’est produit. « La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient » écrit Gabriel Garcia Marquez. Alors voila ce que l’on peut entendre.

Ce qui m’a marqué, c’est que mon frère me traitait de grosse vache. Je partais en pleurant me réfugier dans ma chambre. Moi, je me souviens que mon père m’a traité comme moins que rien parce que j’avais écorché la carrosserie de la voiture en la sortant du garage.

Moi, quand mon mec me réveille en ronflant je suis prise d’une angoisse telle que je ne puis me rendormir. Moi, c’est le souvenir de n’avoir pu terminer le tour d’une pièce de monnaie quand j’avais trois ans, et que l’on m’ait rétrogradé de classe qui me reste en mémoire.

Moi, c’est quand j’avais dix ans, mes premières règles et des garçons obsédés qui m’apostrophaient pour me dire que j’avais du sang sur les jambes… Anecdote, banalité, risible.

Oui et non et tout compte fait pas tant que cela. Car moi, la grosse vache, je ne l’ai pas oublié et j’ai du mal à faire face aux haricots verts qui me regardent avec les yeux de mon frère dont j’entends encore la voix. Car moi, le mec qui a égratigné la bagnole, je suis phobique de la voiture et ma vie est un enfer.

Car moi, la Nana du mec qui ronfle il me renvoie directement au bruit des avions qui rôdait au dessus d’Alger quand j’étais enfant, ça me glace et l’angoisse est là. Car moi, qui n’ai pas terminé le tour de ma pièce, j’ai encore aujourd’hui la peur de ne pas réussir et je piétine dans mon boulot sans pouvoir m’imposer.

Car moi, celle du sang sale et gouailleur, j’ai toujours trouvé la sexualité un peu crade. Car moi, car moi, car moi… Tout cela est banal, négligeable et essentiel à la fois.
Alors comment parler,comment dire, comment échapper aux réflexions, quolibets, aux qualificatifs de ridicule, de nulle et autres de la même espèce ? Comment accepter que ces événements mineurs puissent avoir des conséquences aussi fortes ?

Et même, si tout ce chemin est parcouru, comment faire pour que les choses changent et la souffrance diminue ?

Il est aujourd’hui reconnu et admis que savoir qu’un événement a eu un impact, direct ou indirect sur nous, ne permet, en rien, ou presque d’améliorer les conséquences physiques et psychiques qui en découlent.

A telle enseigne qu’une femme qui sait avoir subi des violences sexuelles, n’en est pas moins meurtrie dans son corps et son esprit. A ce propos, van der Kolk écrit qu’ « un agent stressant devient traumatique quand il excède les capacités d’adaptations biologiques et psychologiques d’une personne » C’est un débordement, mais le dé à coudre, comme le fleuve ou le barrage sont susceptibles de déborder.

C’est ce que l’on a trop souvent tendance à ignorer ou à sous estimer.

Janet définit le traumatisme de la façon suivante : « Les phénomènes de l’émotion se produisent quand un être vivant et conscient est exposé brusquement à une modification du milieu physique et surtout du milieu social dans lequel il est plongé, quand il n’est pas préparé par une éducation antérieure à s’y adapter automatiquement et quand il n’a pas, soit la force vitale nécessaire, soit le temps suffisant pour s’y adapter lui-même au moment présent. »

Remarquons que l’accent est mis sur l’incapacité adaptative de l’individu à la situation. La gravité n’est pas prise en compte sans pourtant être exclue. C’est probablement cette approche qui conduit Janet à être persuadé qu’il y a souvent à l’origine de problèmes psychologiques et même physiques un événement traumatique, même si celui-ci, – ce qui est fréquent- est ignoré de la personne et j’ajouterais souvent minimisé par elle.

Il va même jusqu’à écrire qu’ « Il faudrait passer en revue toute la pathologie mentale et peut être même une partie importante de la pathologie physique pour montrer tous les désordres psychologiques et corporels que peut produire une pensée persistante ainsi en dehors de la conscience personnelle ».

Cette conscience personnelle fait référence à la théorie de la dissociation de Janet selon laquelle les expériences non intégrées sont dissociées de « l’existence psychologique normale »et forment « une seconde existence psychologique » la subconscience.

Il en résulte « deux existences psychologiques simultanées » , l’une consciente et l’autre non. Cette dissociation est, selon Janet, le mécanisme de défense le mieux adapté et la non intégration est la source de l’amnésie. Ramener à la conscience ce qui s’est engrangé dans la subconscience au moment du choc, lève l’amnésie pour faire place à la mémoire. Pour atteindre cet objectif Janet utilise entre autre, l’hypnose.

Une fois reconnue l’existence du micro traumatisme et son incidence sur la santé psychique et physique de la personne, il reste à s’interroger sur la meilleure façon de le débusquer.

La réponse est fort simple voire simpliste même. Outre l’empathie, l’ouverture et l’indispensable écoute, il convient de permettre et d’accepter la parole de l’autre quelle qu’elle soit. Tenir pour vrai et important ce qui est dit mais, peut être plus essentiellement générer et permettre une nouvelle approche de l’anamnèse. Générer une nouvelle approche c’est casser des habitudes.

A la manière du PDG de Kodak, Colby Chandler , qui en 1989 devant faire face à une restructuration de l’entreprise et susciter le changement, prit un boîtier en bois – celui qui avait fait la réussite de l’entreprise au cours des cent dernières années – et le taillât en pièce à l’aide d’une machette lors d’un meeting .En procédant de la sorte il voulait démontrer l’impérieuse nécessité d’un changement.

Sans aller jusque la, dans le théâtralisme, reconnaissons la nécessité de changements, d’accéder à une nouvelle approche . En effet, lorsqu’un praticien nous demande de parler de notre histoire nous avons souvent pour réflexe, le RAS qui se conjugue avec un comme tout le monde, ou de décliner des informations qui semblent, à nos yeux, pertinentes pour notre interlocuteur.

Une nouvelle approche consiste donc à proposer de relater une histoire, un parcours, non plus en fonction des présupposés habituels mais en fonction de ce qui « à vos yeux est important et vous a marqué ».

La petite histoire faite de micro événements, de phrases , de pensées : je suis anormale, en danger, seule, impuissant, de silence , se substitue à l’histoire avec un grand H édifiée par les événements marquants et communément reconnus et admis. Ainsi se dessine une nouvelle histoire, une nouvelle personne dont on perçoit les méandres, les barrages, blocages, contours, détours, les pertes de sens et de parole.

Aussi une thérapie permettant de mettre des mots, de rouvrir la porte à la parole est déjà, en soi, libératrice.

L’écoute, la reconnaissance sont ici primordiales. Elles estompent la peur, la honte voire la culpabilité et permettent de se sentir moins « seul » et plus « normal ».

Le chemin de la guérison passe par oser dire, être reconnu par les autres dans ce qui est dit, que les paroles soient reconnues crédibles, mais aussi être reconnu comme normal dans son anormalité. Et ainsi retrouver le chemin de la parole perdue. Tels sont les prémices indispensables à un possible retour dans le mouvement et la vie et rompre l’inertie de la sidération.

En utilisant l’hypnose, Janet était précurseur dans le traitement du trauma. Exhumée depuis quelques décennies elle a retrouvé toute son utilité dans le traitement du traumatisme, terrain sur lequel d’autres thérapies sont venues la rejoindre comme l’EMDR et permettent aux victimes traumatisées d’espérer une possible renaissance.

Il n’y a pas d’égalité face au trauma pas plus ,qu’il n’existe une hiérarchie dans le traumatisme. Un climat « incestuel » , peut être plus destructeur qu’un inceste. Ce qui apparaît comme un Tsunami dans un verre d’eau peut être à l’échelle d’une personne un typhon dévastateur.

En prendre conscience c’est accepter de porter un autre regard, plus ouvert, moins sélectif, sur les événements de la vie. C’est aussi, accepter que le micro traumatisme puisse être l’arbre qui cache la forêt. Sa prise en compte et son traitement, dans l’esprit de Pierre Janet, ouvre à l’évidence, une nouvelle perspective de soin de la personne. Identifié depuis plus de cent ans, exhumé depuis peu il serait regrettable qu’elle retourne à l’oubli.

Corinne Van Loey
Psychologue et hypnothérapeute

  synathos   Posted in: Articles